Quand on est à la maison, pendant les vacances par exemple, le téléphone sonne-sonne, le téléphone nous emmerde tout le temps. Une nouvelle cuisine, un filtre anti-calcaire, une nouvelle chaudière, un nouveau téléphone ? oui, vous pouvez tout avoir si vous le souhaitez, et pas cher, parole de vendeur, une bonne partie étant offerte gracieusement pour vous, vous, oui, vous seulement ! La semaine dernière, j'ai même eu une offre exceptionnelle, pour moi seulement, car je le vaux bien : une séance gratuite sur un appareil minceur dans un institut de soin et de fitness. Manque de pot, enceinte de 6 mois, ça m'intéresse assez peu, d'autant plus que j'ai à peine pris les kilos "réglementaires", les standards de la grossesse : 1 kg par mois ! plus c'est trop ! moins, c'est pas assez ! Bref....
Pas démontée, la télémarketrice me propose donc un soin GRATUIT du visage, spécialement pour moi-même, (future) cliente exceptionnelle déjà très chouchoutée. Franchement, moi qui adore ça, je n'allais pas dire non ! Rendez-vous est donc pris, confirmé par courrier postal (par l'institut), reconfirmé la veille par téléphone (par la télémarketrice), car, que voulez-vous, les gens ont tendance à ne pas respecter les trucs gratuits...
Et aujourd'hui, c'était le grand jour. On peut dire que ça tombait bien, un moment de détente pour moi qui en ai tant besoin en ce moment.
Le lieu n'est pas glamour : bâtiment rectangulaire parmi d'autres bâtiments rectangulaires, dans une zone commerciale, en bord d'autoroute. En plus, il pleut... Bon, l'avantage d'un truc au milieu de nulle part, c'est qu'il n'est pas difficile de se garer.
L'institut lui-même est un cocon bien aménagé, qui ne reflète pas son enveloppe. Parquet clair, espaces aérés, propres. La greluche de l'accueil porte un blouson en cuir, tiens, c'est horriginal pour un institut de beauté... Elle me propose de patienter en attendant qu'elle soit disponible, car elle trie des papiers. Faut dire que je suis en avance de 5 minutes, keep cool.
D'une salle de fitness me parvient une musique bien rythmée de merde, bien insupportable, tout à fait hors de ma culture, avec des voix synthétiques de chanteuses aux corps parfaits, tout plastique, dont j'imagine les clips pathétiques de tortillages de fesses temporairement idéales.
Dans l'espace d'attente, quelques magazines, méga-vulgaires qui proposent à leurs lecteurs les bruits de couloir des stars du show-biz, leurs amours, leur cellulite, leur overdose, leurs enfants, leur déchéance après le succès. C'est atroce, et en plus, je ne connais pas la moitié des personnes dont il est question. Je vieillis, je ne connais plus les stars ! Bien sûr, le fait de ne pas avoir la télé ne m'aide pas. Ceci dit, la littérature à disposition m'aide à identifier encore mieux l'espace où je suis...
Au bout d'un moment, la gourdasse en costume de motard me propose de visiter les différentes salles, à commencer par l'espace fitness et ses machines de torture spécialement conçues pour les femmes, parce que nous les femmes, nous ne sommes pas pareilles que les hommes et nous n'avons pas envie qu'ils nous regardent agiter notre cellulite. Ceci dit, elle me dit ça alors que j'ai un corps de rêve, et donc je m'en fous. Les trois mamies adipeuses présentes me confirment visuellement que je n'ai rien à faire dans cette salle là. D'autant que cette musique de merde, ah.... non, je ne pourrais pas !
Sinon, il y a les salles de soins pour le corps, dont elle me montre les portes. C'est des portes, toutes simples.... Et les salles de soins du visage, avec des portes identiques : c'est mieux d'avoir fait un couloir uniforme en terme de portes, je suis bien d'accord...
Et puis, j'aimerais qu'elle arrête de me parler de trop près, elle a l'haleine dégueulasse de la fumeuse, ça fait désordre dans un institut qui prône la santé, la beauté, la perfection !!!...
Ensuite, elle me conduit à un bureau où elle me présente la mascotte, un tout petit chien qui navigue partout tout seul, erk... ça, c'est pas génial en terme d'hygiène selon mes normes. Mais ça fait toujours fondre les mamies qui adddôôôrent les petits chiens ! Le bureau, c'est pour remplir un questionnaire sur mes goûts, mes habitudes en terme de soins esthétiques. Et ensuite, je retourne réattendre avec le magazine aux stars au top, aux stars déchues, c'est plus fort que moi, ce magazine est affolant, mais ça vaut coup de voir ça quand même.
Entre temps, quelques mémères arrivent, culottes de cheval, gros bide mou et sac de sport. La motarde leur parle comme à des vieilles amies de toujours, mais d'un genre vulgaire. Moi, j'aurais envie d'un minimum de classe, de distinction, de sobriété discrète. Alors que là, c'est différent, la patronne parle fort, l'air entendu de la nana qui sait ce qu'il nous faut, sûre d'elle, de son salon, de son petit chien qui traine partout, de sa clientèle captive qu'elle tient à bout de bras, à coup de compliments lancés haut.
J'attends et je vois tout ça. Elles me parlent des soins qu'elles pourraient éventuellement m'offrir, celui-là ou celui-là, leurs avantages, inconvénients, un qui n'est pas très agréable, mais terriblement efficace, qui consiste à m'abraser le visage avec de la poudre de diamant, et un autre beaucoup plus doux et agréable : oui, je veux ça, pas le diamant pilé !!!
Une heure plus tard, durant laquelle j'ai eu l'occasion à plusieurs reprises de mesurer à quel point ce lieu était vulgaire, bruyant grâce à son public, son personnel, sa musique et ses revues, l'esthéticienne vient me chercher pour m'installer dans une cabine. La pauvre a une drôle de tête et essaie de faire bonne figure : elle a raconté tout à l'heure au carrefour (de la salle de fitness, de l'entrée, des autres salles aux portes identiques) qu'elle avait une migraine depuis ce matin et que rien ne la faisait passer. Vous vous imaginez faire des soins avec une migraine ?! Je la plains amèrement, mais elle s'en sort carrément comme une pro, très professionnelle.
Et nous voilà parties pour le soin agréable : elle utilise différents outils, une spatule pour m'enlever les irrégularités de peau, une pipette aspirante qui me palpe-roule le visage, puis des bouts de truc métalliques de couleur bleue qui me chauffe la crème pour en optimiser l'effet. J'ai l'habitude des mains de l'esthéticienne, c'est un peu moins sympa toutes ces machines... mais contrairement aux mains de l'esthéticienne, ça ne sent pas l'ail. Oui, ça m'est arrivé souvent que les mains de l'esthéticienne gardent les souvenirs odorants des précédentes recettes familiales, mais c'est humain, ça rassure sur les gens qui finalement ne font pas que réchauffer des Findus...
Bref, un soin en effet agréable, d'où je ressors la peau lisse et douce, hydratée et toute belle, comme après un soin en institut, normal...
Et c'est là que le grand jeu commence. L'esthéticienne, dont je salue encore le courage et le professionnalisme, me laisse aux mains de la motarde à l'haleine de cowboy tabagique. Pour quoi, je vous le demande ! j'ai eu mon soin gratuit, je peux partir, non ?
Mais non, je sais bien que le plus agréable est passé et que désormais arrive la partie commerciale du rendez-vous, la partie où je vais finalement payer et payer cher mon soin gratuit.
Leur argument principal est que pour prendre soin de la cliente (quasi-patiente), ils cherchent à vous enfiler des forfaits, des abonnements de 25 séances, parce que l'important, c'est la régularité pour un effet optimal des soins.
Ainsi, la motarde me sort la liste de tous les soins auxquels je pourrais avoir accès en me prenant un abonnement, tarif intéressant mais qui peut être encore plus intéressant pour moi, leur cliente privilégiée. Pour avoir ce tarif encore plus intéressant, elle doit appeler la patronne, la seule à pouvoir faire le tarif exceptionnel pour la cliente de choix.
Alors voici la patronne qui rapplique, réfléchit, retourne voir ce qu'elle peut faire, le mieux pour moi, le moins cher. Au bout de 5 minutes et d'un aller-retour dans le bureau, la revoilà avec un tarif 30% inférieur au premier donné par la motarde, super intéressant non ? Il ne faut pas que je réfléchisse, c'est trop intéressant pour ça, et l'offre est si exceptionnelle qu'elle n'est que temporaire, elle risque de m'échapper. Elle sait bien, et moi aussi je le sais (hein, vous le savez aussi bien que moi), vous avez besoin de ces soins, l'épilation, toutes les 3 semaines, obligatoire, les soins du visage, une bonne régularité seule garante du résultat, de toute façon, je les ferais tous ces soins ! et là, en plus, une super promo que je ne peux pas laisser passer si je suis vraiment une femme intelligente et avisée.
La motarde a laché l'affaire, elle regarde la patronne faire son show de commerciale très très entrainée aux techniques sophistiquées qui permettent d'enfiler n'importe quoi à n'importe qui. Malheureusement, moi je suis plutôt du style à profiter du soin gratuit sans m'engager à payer quoi que ce soit derrière. Bien sûr, pour cela, il faut être sévèrement résistant.
Après 20 minutes de travail, au cours desquels elle me sort tous les éléments du manuel, flatterie, appel à mon intelligence, à mon sens des affaires, et où parallèlement, je recalcule tous les chiffres qu'elle me fait briller de manière artificielle (je lui ai piqué sa calculette...), je lui confirme que je ne m'engage pas comme ça, que je dois réfléchir. Elle sent que ce n'est pas gagné et elle me donne un délai ultime, au delà duquel elle ne pourrait pas maintenir son offre si exceptionnelle : demain matin 8h sans faute, je peux encore réussir à signer le contrat, au délà, tout sera perdu, mes poils pousseront sans fin, ma peau restera terne et constellée de points noirs, je ne ferai pas partie du cercle privilégié des clientes de l'institut.
Deux heures après mon arrivée, me voici repartie, la peau lisse et douce mais le porte-feuille non dégarni de la modique somme de 1500€ qui m'aurait pourtant ouvert les portes de la beauté du corps et du visage.

Pour approfondir et connaitre les combines des commerciaux et télémarketeurs si avides de vous offrir de la gratuité très très chère, voici un très bon bouquin, très agréable à lire, plein d'exemples :
Petit traité de manipulation à l'usage des honnêtes gens de Robert-Vincent Joule et Jean-Léon Beauvois (Presse universitaire de Grenoble, en 2002)