Je dois accoucher d'ici un mois ou un poil plus. Je me dois alors d'être prête, tant au niveau des si sexys slips jetables, des bodies pour le bébé (histoire de ne pas avoir l'air d'être une trop mauvaise mère) et les papiers indispensables : carte de groupe sanguin (au cas où je me vide de mon sang), carte vitale (parce que sans ça, on accouche sur le trottoir), carte de mutuelle (pour avoir une chambre seule et pas avec une autre parturiente qui ronfle toute la nuit ou pleure toute la journée) et surtout-surtout, indispensables, les
étiquettes de sécurité sociale. Or, ces étiquettes, mystère, je ne les ai pas, je ne sais pas ce que c'est....
Lors de ma dernière visite à la maternité, grosse visite du 3ème trimestre, échographie de 10 minutes (67,75€), j'ai posé LA question à la secrétaire du gynéco. C'était avant que l'on attende 2h dans la salle d'attente et que le gynéco nous dise "
voilà un bras.... on a déjà vu l'autre hein ?.... parce que là, on ne le voit pas, mais bon....". Sinon, j'aurais été plus stressée...
"
Les étiquettes sécu ! ah oui, il les faut... il faut aller à la sécu, leur demander, ah ben non, pas le choix... c'est comme ça la sécu". Et là, j'ai compris que, au-delà de l'épreuve
examen gynéco, j'allais devoir me taper l'attente à la sécu et la confrontation avec l'heureuse fonctionnaire bien dans sa tête et dans son travail, accueillante et sympathique qui constitue l'exemplarité de l'accueil de la sécurité sociale. Je me voyais déjà ridiculisée devant 50 personnes, la fille qui a perdu les étiquettes de sécu pour son suivi de maternité, la honte, la preuve qu'elle ne saura jamais s'occuper efficacement de son enfant, qu'un placement pourrait même commencer à être envisagé, car, qui sait, après avoir égaré les étiquettes, elle oubliera peut-être l'enfant dans le bain, sur le palier, ou dans un magasin de fringues. Je me préparais à l'accouchement sous X...
Arrivée à la sécu, comme il est indiqué "
Personnes handicapées et femmes enceintes prioritaires", j'ai fermé les yeux et foncé sur le comptoir d'accueil, ignorant les 20 personnes qui faisaient la queue pour atteindre ce premier objectif. Je sentais leurs regards me transpercer le dos, des milliards de flèches de haine à travers ma doudoune orange rembourée en poils de canards.

Certains ont commencé à gueuler et le plus proche de l'accueil à me pousser pour donner son ticket à l'aimable fonctionnaire désignée pour à ce poste. La dite fonctionnaire n'était pas pressée, car parti le précédent client (heu... non... bénéficiaire), elle bidouillait des trucs sur son ordi, sans lever le regard, pendant que la foule commençait à gronder autour de moi. L'instant a duré 15 secondes, une éternité. Quand elle a ré-émergé, elle a pris le ticket du gars qui m'éjectait de ma place de grosse baleine prioritaire, sans un regard pour moi. Pour éviter le lynchage généralisé, j'ai dû lui faire signe et annoncer que "
bon, ben, heu... je n'ai pas de ticket, mais... heu....". "
Ah !!! je n'avais pas vu !!!".
Elle a rendu le ticket au gars, qui a dû reculer d'un pas, rouge de rage.
Là, je me suis dit "
c'est bon, première étape franchie, ça roule ma poule, elle va te sortir tes étiquettes !". Grave erreur. Comme j'étais en train de lui expliquer mon problème à voix basse pour éviter de mettre l'intégralité des personnes présentes au courant, et elle, en train de tenter de comprendre ma demande, l'alarme incendie c'est déclenchée. Dans ses yeux, j'ai vu la panique et le décrochage immédiat de mon pauvre petit problème merdique. Elle devait sauver sa peau. Elle a sauté hors du guichet et est partie chercher ses affaires au vestiaire. Ces collègues ont commencé à sortir des bureaux avec des "
qu'est ce qui se passe, ah mais c'est l'alarme, il faut sortir, on n'a pas été prévenus, ce n'est pas un exercice... il faut sortir... ah mais les gens s'en fichent, c'est dingue ça, c'est l'alarme et tout le monde reste là... il faut sortir !!!!!".
"
Attends Josette, je téléphone pour savoir...."

Pensez-vous vraiment que des gens qui attendent là depuis 30 minutes debout (pour atteindre la 1ère étape) ou 1h assis (pour atteindre la seconde, le bureau des cas les plus difficiles non gérables à l'accueil) allaient sortir et risquer de perdre leur place ??? Il faut vraiment être hors des clous pour croire ça : ces fonctionnaires-là doivent vraiment être des extra-terrestres pour ne pas saisir cette évidence de la psychologie humaine ! Quitte à brûler, ils ne perdraient pas leur place, et sortiraient de là au plus tôt, notamment avant la fin de la journée scolaire, en ayant résolu leurs problèmes.

En même temps, l'endroit est un rez-de-chaussé, avant de larges portes, des fenêtres partout et pas une odeur de fumée. Franchement, on ne se sentait pas du tout en phase de brûler...
Mais Josette nous regardait d'un air méprisant en continuant de dire "
Mais les gens s'en fichent, c'est l'alarme et ils restent là, alors qu'il faudrait sortir, c'est fou ça ! Ils s'en fichent, ils restent là, ils ne bougent pas", et je me suis à nouveau dit que je risquais le placement de mon bébé si je continuais à le mettre en danger en restant là plantée en attendant que l'alarme s'arrête, soit totalement incinérée, soit par l'intervention d'un technicien.
La collègue de Josette, outrée, n'arrivait à joindre personne au téléphone. Toutes étaient là, prêtes à partir, l'air effaré et exaspéré, parce que finalement c'était peut-être un exercice dont elles n'auraient pas été prévenues. C'est alors que miracle, l'alarme s'est éteinte. Oui, mais Josette continuait à dire que l'alerte n'était pas passée, qu'on ne savait pas ce qui arrivait, pourquoi l'alarme s'était déclenchée, que nos vies continuaient à rester suspendues à un cheveu, et qu'on était là, avec l'air de s'en foutre totalement.
Ma p'tite dame de l'accueil était bloquée dans le couloir avec ses affaires personnelles, incapable de décider si elle devait reprendre son travail ou filer se mettre à l'abri dehors comme le prévoient les consignes de sécurité maintes fois rabâchée.
Enfin, la collègue de Josette parvint à capter une information valable dans son téléphone : un technicien avait déclenché l'alarme au cours d'une intervention de routine. J'ai senti que je pourrais sûrement garder mon bébé, que ma décision de rester était certes risquée mais finalement justifiée. L'horizon se dégageait à nouveau.
Après re'passage au vestiaire, la p'tite dame de l'accueil rejoint son poste, et entreprit de reprendre le boulot. Je dûs refaire à zéro mon histoire d'étiquettes, car là, franchement, son cerveau avait fait table rase de mes petits problèmes de papier minables... "
Ah, bon... je vais devoir vous envoyer vers une de mes collègues dans un bureau, car moi, je ne peux pas faire ça ici... Je vous donne le n° 186, parce que, vous voyez, c'est le n° que j'ai actuellement sur l'ordinateur" me dit-elle en notant
186 avec un stylo au dos d'un vrai ticket. Je pris le ticket manuel et allai m'effondrer dans un divan, constatant avec effroi que du côté des bureaux, on en étais au n°165. A priori 4 bureaux en activité et 19 personnes avant moi. J'étais atterrée. Ceci dit, il faut avouer que les canapés de la sécu sont sacrément confortables ! mais bon sang, je devais récupérer mes enfants à l'école moi-aussi, et n°3 n'arrêtait pas de me mettre des tonnes de coups de pieds dans l'estomac et les autres organes trainant par là. Elle faisait aussi ce petit truc si sympa avec les mains, genre pétrissage du pain au niveau de ma vessie. Mais à la sécu, si la femme enceinte ne doit pas attendre debout, elle peut bien attendre dans le canapé, ça ne pose aucun souci.
L'intimité des bureaux est toute relative. J'ai pu ainsi suivre plusieurs conversations impossibles entre des gens qui avaient des soucis administratifs avec la sécu et une fonctionnaire préposée, arrassée, irritée, méprisante. Je trouve ça terrible. Les gens ont l'impression d'être arnaqués, elle a l'impression qu'ils tentent de l'arnaquer elle, et toute son administration. Une confrontation directement tendue et sans solution satisfaisante. Une intimité pourtant protégée par des parois vitrées, mais dont la porte reste ouverte et dont les cloisons ne montent pas jusqu'au plafond. Est-ce une manière d'éviter d'être trucidé par un bénéficiaire en colère dans l'ombre d'un bureau opaque ? La mise en évidence de la transparence du système ? A travers les parois, on voit les gens tous tassés sur leur chaise, à la fois accablés par un fonctionnement qui les dépasse et les accable, ou comme prêts à bondir sur le fonctionnaire qui les exaspère. Mais bureau tellement envié au fur et à mesure des numéros qui s'égrènent sur le compteur digital.
Ici, entre 165 et 186, il n'y a pas 19 numéros. En fait, certains des numéros intermédiaires ont pu avoir réponse à leur question dès l'accueil, c'est à dire, dès le bureau A. Heureusement d'ailleurs, car les bureaux 3, 4, 5 et 6 n'ont pas traité beaucoup de dossiers pendant mon attente d'une heure. Le bureau 3 a vu passer 2 personnes, tout comme le 4. Le 5 a traité 4 dossiers, et c'est là que j'ai été enfin reçue une heure plus tard. Dans le bureau 6, j'ai vu entrer une personne seulement et qui n'est jamais ressortie...
Quand mon numéro s'est enfin affiché sur le compteur digital avec le numéro du bureau qui m'accueillait, l'angoisse s'est à nouveau emparée de moi. J'avais presque oublié, les étiquettes, le bébé, la maternité, l'incapacité dont je faisais déjà preuve dans mes fonctions de mère. J'ai recommencé mon histoire : "
J'ai... heu... je n'ai pas.... je ne sais pas où trouver les étiquettes... les étiquettes de sécurité sociale que me demande la clinique pour l'accouchement".
"
Mais.... ça fait 10 ans que ça n'existe plus !"

Si je n'avais pas moi-même accouché dans cette clinique pour ma seconde fille, il y a 5,5 ans, j'aurais vraiment été prise de panique sur la capacité de son personnel à m'aider pour cette nouvelle étape. A cette époque, j'avais les étiquettes. Mais bon, si la dame de la sécu me dit que ça n'existe plus depuis 10 ans... je ne vais pas chercher plus loin. C'est juste un après-midi de perdu au paradis du service au public, une expérience qui conclut pour une fois que les plus fonctionnaires ne sont pas forcément ceux que l'on croit, si on met sur ce terme un aspect péjoratif. Moi, je m'en fous, je vis avec un fonctionnaire (le père de n°3 même, reconnaissance anticipée faite en mairie le 19 octobre dernier, parce que n°3 conçue dans le péché...), et j'aspire à devenir fonctionnaire (concours passé les 23 et 24 octobre derniers, pour la 3ème fois)...
Et puis, ça me fera un truc à raconter à n°3, sur l'incroyable époquée qui fit qu'elle faillit ne pas pouvoir naître en cette année 2007 car sa mère indigne avait égarée les étiquettes.